Hiroshima, entre mémoire et oubli


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*Philippe Pons*
Article paru dans l'édition duMonde le 06.08.05

La ville est avenante, aérée, avec ses avenues verdoyantes et ses
rivières paisibles : Hiroshima, la /"ville de l'eau"/ , disait-on, parce
qu'elle s'étend dans le delta du fleuve Ota et de ses six bras.
Aujourd'hui, ses monuments aux victimes du feu nucléaire, la carcasse du
dôme de ce qui fut la chambre de commerce ­ l'un des rares vestiges du
bombardement du 6 août 1945, comme son Mausolée à la paix, qui occupe le
centre de la ville ­ sont intégrés au paysage urbain. Dans les esprits
s'opère un estompage analogue : lamémoire s'effrite, l'horreur se dilue,
le drame se fossilise.

Les témoins disparaissent et le nombre de visites des écoles diminue :
de moins en moins d'écoliers peuvent donner la date du bombardement,
indiquent les enquêtes de la municipalité. Parfois, des monuments sont
profanés par des jeunes qui, pour s'amuser, mettent le feu aux
guirlandes de grues en papier multicolores, symboles de paix. Saturée de
culte du souvenir, Hiroshima doit renouveler son message pour qu'il
porte encore dans un monde qui, en soixante ans, a connu d'autres formes
de massacres de populations civiles.

Sur les 541 800 atomisés d'Hiroshima et de Nagasaki, 266 000 étaient
encore en vie en mars 2005. A Hiroshima, où 140 000 personnes sont
mortes lors de l'explosion de la bombe ou dans les semaines suivantes,
on décompte 120 000 survivants. Ils ont en moyenne 73 ans. Combien
seront-ils, dans dix ans, à pouvoir raconter ce qu'ont été le 6 août
1945 et les années d'après ? Car, si la mort a frappé certains d'un
coup, elle a été moins miséricordieuse pour d'autres, qui ont vécu une
lente agonie : la survie dans les gravats et la pestilence, les larves
dans les plaies de corps écorchés vifs, les cheveux qui tombent, les
vomissements de sang... puis les leucémies et les cancers. Aujourd'hui
encore, les survivants vivent dans les affres de ces symptômes.

Avec pudeur, économie de mots ou au contraire en un flot intarissable,
les atomisés racontent leur calvaire. /"C'était ainsi"/ , dit cette
vieille dame qui retrouve une sereine tranquillité après avoir égrené,
les yeux clos, un long récit apocalyptique commencé par ces simples mots
: /"Ce jour-là..."/ Certains se murent dans le silence. D'autres, encore
terrifiés par les éclairs des orages, revivent au soir de leur vie le
traumatisme qu'ils ont subi. Parfois, ils se sentent coupables de ne pas
avoir porté secours aux survivants hagards ou aux agonisants implorants.
Ils tendent à s'identifier aux morts, et certains mettent fin à leurs
jours, hantés par le cri du poète atomisé Sankichi Toge : /"Rendez-nous
notre humanité !"/

*ABANDONNÉS À LEUR SORT*

Pendant des années, les victimes du feu nucléaire ont été abandonnées à
leur sort. Les plus pauvres ont croupi dans des bidonvilles, comme celui
de Motomachi, la /"honte d'Hiroshima"/ , disait-on. Au début de
l'occupation américaine, en septembre 1945, les hôpitaux militaires
avaient été fermés. En dépit de médicaments fournis par la Croix-Rouge
internationale et l'occupant, ainsi que du dévouement d'infirmières et
de médecins, les irradiés furent laissés pratiquement sans soins, en
raison du secret que les Etats-Unis voulaient entretenir sur les effets
de la bombe. Longtemps, on a ignoré comment soigner ces terribles
blessures, stopper les hémorragies des écorchés vifs. Jusqu'à la
signature du traité de San Francisco, en 1951, les informations sur
Hiroshima ont été censurées. Fin 1946 avait été ouvert un laboratoire
militaire américain, baptisé Atomic Bomb Casualty Commission (ABCC) : il
ne prodiguait aucun soin, mais pratiquait des tests sur les irradiés et
exigeait les cadavres pour les autopsier. Parfois, lorsqu'il n'y en
avait pas assez, il les achetait, raconte le photographe Kikujiro
Fukushima : /"Un homme vendit ainsi le cadavre de sa femme pour pouvoir
lui organiser des obsèques"/ , dit-il.

L'ignorance de l'origine des maladies et la crainte que l'irradiation
soit contagieuse firent des atomisés (60 % des victimes étaient des
femmes, des enfants et des personnes âgées) des êtres déshumanisés,
rejetés par les employeurs, un éventuel conjoint, leurs voisins, voire
leur famille. Leur calvaire est raconté dans une bande dessinée, /Gens
aux pieds nus/ , de Keiji Nakazawa, qui rappelle, dans un récit
poignant, ce qu'il vit avec ses yeux d'enfant (/J'avais six ans à
Hiroshima/ , Le Cherche Midi éditeur, 1995). L'ostracisme à l'égard des
atomisés en renforça d'autres, la discrimination frappant les Coréens ­
30 000 irradiés ­ et les descendants des hors-caste de l'époque
prémoderne (équarrisseurs et bouchers), qui devinrent doublement victimes.

Jusqu'en 1957, les atomisés ne bénéficièrent d'aucune assistance
spéciale. La misère et la désagrégation du tissu social firent de
l'Hiroshima des années 1950-1960 une "ville sans loi" : les bandes
criminelles formées par certains des milliers d'orphelins du
bombardement y étaient si célèbres qu'elles ont inspiré l'un des
classiques des films de /yakuza/ s (gangsters), /Batailles sans honneur/
, une série de Kinji Fukasaku qui brosse avec un réalisme cru un
portrait de la pègre de l'après-guerre.

C'est cette mosaïque de souffrances et de drames individuels silencieux
qui constitue l'héritage d'Hiroshima : des drames reflétés dans des
peintures d'amateurs ou dans les oeuvres d'écrivains comme Hisashi
Inoue, telles que /Chichi to kuraseba/ (Vivre avec mon père), 1994,
adapté au cinéma en 2004 par Kazuo Kuroki sous le titre anglais /The
Face of Jizo/ , qui raconte le tête-à-tête entre une fille et le fantôme
de son père, trois ans après le bombardement. L'approche n'est pas
politique mais empreinte de tendresse. /"Ces bombes ont été lancées non
seulement sur des Japonais mais sur tous les êtres humains"/ , écrit
Hisashi Inoue.

*ACTE D'INHUMANITÉ*

Longtemps, la première ville atomisée du monde s'est perçue uniquement
comme victime. Son drame semblait suspendu dans un vide historique. Que
s'était-il passé avant ? Hiroshima se résumait à une promesse de paix.
Ce n'est plus le cas : depuis une dizaine d'années, le musée rappelle
l'expansionnisme japonais et l'origine de la guerre. Mais Hiroshima
parvient mal à élargir la portée de l'acte d'inhumanité dont elle a été
victime en faisant de son drame le fanal d'une condamnation du
terrorisme d'Etat que représente tout bombardement de populations
civiles. La voix des atomisés faiblit : le premier ministre, Junichiro
Koizumi, a rompu avec la tradition de les rencontrer lors des cérémonies
du 6 août.

/"Reposez en paix. Les erreurs ne se reproduiront plus"/ , peut-on lire
sur le monument aux victimes. /"Répéter ce voeu pieux n'a plus de sens"/
, estime Yuki Tanaka, professeur à l'Institut de la paix d'Hiroshima.
/"Hiroshima a connu l'horreur à l'état pur : ses habitants ont été
victimes d'un génocide mais, pas plus que dans le cas des juifs, ces
atrocités ne doivent faire oublier d'autres tragédies. Nous devons nous
dégager de cette myopie et lier le drame d'Hiroshima à notre époque.
Unique, le bombardement atomique présente des similarités avec d'autres
massacres de populations civiles que nous avons sous les yeux"/ ,
explique-t-il. L'allergie au nucléaire reste profonde chez les Japonais,
mais ils semblent plus fatalistes face à l'usage de la force contre des
populations civiles, comme si, peu à peu, leur allergie se dissociait du
pacifisme dont ils se réclament.