Le cœur du Roi-Soleil broyé ... pour en faire des couleurs !

Par Yves RANC

 Article paru dans "Paris Presse - L'intransigeant" Le 27 août 1950

Repris dans une revue de généalogie

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 Lorsque pénétrant dans le bureau de la conservation des tableau Article paru dans "Paris Presse - L'intransigeant" Le 27 août 1950x, au Musée du Louvre, nous avons demandé à la jeune femme qui se trouvait là si elle connaissait une toile du peintre Martin Drolling intitulée :"Intérieur d'une cuisine", elle nous répondit après avoir feuilleté un dossier qu'il s'agissait là d'un chef-d'oeuvre, daté de 1815, exposé jusqu'en 1939 dans la galerie Louis XVI et se trouvant depuis le 7 mai 1948 au musée de Strasbourg.

 Nous en savions assez, mais la jeune conservatrice nous demanda les raisons de notre curiosité et les choses faillirent alors mal tourner.

Que penser, en effet, d'un monsieur qui vous annonce froidement que "l'intérieur d'une cuisine" de Drolling a été peint avec les coeurs broyés d'Anne d'Autriche, de Marie-Thérèse et du duc et de la duchesse de Bourgogne ? ...

Notre interlocutrice songea très certainement à nous répondre :et pourquoi pas Jeanne d'Arc, tout en se rappelant que le numéro de police secours est le 17. Mais preuves en main, nous la rassurâmes aussitôt en lui contant la petite et véridique histoire que voici :

 "Un honnête bourgeois de la ville de Paris, Philippe­ Henri Schunk, 26, rue d'Artois, avisa, un jour de février 1819, une affiche annonçant la vente du mobilier et des collections de M. Petit-Radel, architecte, décédé le 7 novembre 1818. Grand amateur de curiosités, Shunk se rendit à la vente dirigée par le commissaire-priseur Petit­-Guénot, qui mit aux enchères, après divers meubles, quelques plaques portant des noms royaux, arrachés pendant la révolution aux urnes fracassées, qui avaient contenu les coeurs embaumés des reines, rois et princesses de France.

 Shunk se vit adjuger, pour la somme rondelette de 9 francs, le treizième et le quatorzième lot, deux plaques aux noms de Louis XIV et de Louis XIII. Notre collectionneur, très fier de son acquisition, voulut par la suite, en savoir davantage. Son enquête l'amena à faire la connaissance du peintre Saint­-Martin, grand ami de l'architecte Petit-Radel.

Saint-Martin, pressé de questions, expliqua à Shunk qu'un jour, à l'époque de la Révolution avec son camarade Martin Drolling, peintre également, il s'était rendu à l'invitation de Petit-Radel pour assister à la destruction des monuments funéraires royaux. Petit-Radel avait, en effet été chargé, en sa qualité d'architecte, de dresser un rapport sur cette opération.

Matière première à bon marché

 A vrai dire, les deux peintres n'étaient pas là en simples curieux. Ils venaient pour affaire. En ce temps-là on utilisait, pour réaliser la couleur sépia, des résidus bitumeux provenant des momies découvertes au Levant.

Bien entendu, la "momie" (C'est ainsi que dans les ateliers de peinture on appelait cette couleur de fabrication très spéciale) coûtait fort cher et nos deux peintres, sachant que les coeurs de rois avaient été embaumés dans des conditions analogues à celles des momies égyptiennes, pensaient trouver dans les urnes et à bon compte, de la matière première. Ils avaient vu juste.

Petit-Radel remit à son ami Saint-Martin le coeur de Louis XIV en lui disant : "Tiens, prends celui-là, c'est le plus gros". Il a même ajouté le cœur de Louis XIII. Quant à Drolling, qui peignait clair-­obscur à la manière flamande et employait beaucoup de "momies", il se servit largement, emportant sous le bras onze coeurs, dont celui d'Anne d'Autriche...

 Shunk demanda à Saint-Martin ce qu'il avait fait des précieuses reliques. Le peintre retrouva la moitié du coeur de Louis XIV qu'il avait entamé, mais il lui fut impossible de mettre la main sur celui de Louis XIII. "Je ne l'ai pas touché et il est intact, entouré de bandelettes auxquelles pend une petite médaille. Mais où est-il ? Il y a un tel fouillis ici..." Shunk fit part de sa découverte à l'intendant du roi Louis XVIII et lui remit ce qui restait du cœur du roi-Soleil. Louis XVIII, reconnaissant et sans rancune, offrit à Saint-Martin une tabatière en or. Le peintre, ne voulant pas être en reste, faisait parvenir, un an plus tard à Shunk le coeur de Louis XIII : il l'avait retrouvé dans un coin de son atelier...

Il est vraisemblable que nul n'osa conter au souverain ce qu'il était advenu des autres coeurs qui passèrent les uns après les autres, sur la palette de Martin Drolling. En effet, depuis la mort de l'artiste, son chef d'oeuvre :"Intérieur d'une cuisine" avait été acheté pour le compte de Louis XVIII lui-même. Si bien que le roi eut dans sa collection un tableau confectionné avec les coeurs de quelques-uns de ses ancêtres ...

L'armoire des coeurs

 Aujourd'hui, le coeur (entamé) de Louis XIV et le coeur (intact) de Louis XIII sont déposés dans une armoire du caveau royal de la basilique de Saint ­Denis. Il y a là, également, les coeurs d'Henri IV, de Marie de Médicis, de Louis XVIII, ainsi qu'une urne mystérieuse.

Aux visiteurs de la basilique, signalons qu'ils ne pourront pas voir l'armoire des coeurs : celle-ci se trouve dissimulée dans le coin gauche du caveau : le guide, dont l'exposé est d'ailleurs très intéressant, n'en fait pas mention. II fut même très surpris lorsque nous lui avons parlé de cette armoire : "C'est la première fois que l'on me demande des renseignements sur ces urnes" nous a-t-il dit.

 Il semble qu'on en ignora la présence. On croit généralement que les coeurs des rois et des reines de France sont toujours au Val-de-Grâce. En fait, au Val-de-Grâce, il n'y a qu'un cœur dans une urne. Le conservateur du musée, le colonel Assenforder nous l'a obligeamment montré. C'est celui de Larrey, le célèbre chirurgien de la grande armée. Encore, ce coeur n'est-il pas en entier : on n'en possède que la moitié gauche, l'autre a disparu. Nul ne sait dans quelles circonstances. Peut-être a-t­-elle connu le triste sort qui fut réservé au cœur du Régent Philippe d'Orléans. En voici la grand­guignolesque aventure.

"Pendant l'embaumement du corps, en 1723, le cœur avait été placé sur une table à part ; un des chiens favoris du Régent, un superbe danois, pénétra en coup de vent dans la salle et avant que les assistants horrifiés aient pu intervenir, il avait englouti le coeur de son ancien maitre"