Oltenita et Carmelo

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texte de Didier Daeninckx
très utile pour un exo de geo + français (Nord/Sud)

Oltenita et Carmelo
texte pris sur : http://www.gallimard.fr/catalog/bon-feuilles/01048462.htm
Montevideo, mai 1998

  Carmelo avait quitté son village de Florica depuis trois jours. Il n'avait jamais autant marché, et ses pieds nus étaient en sang. Il s'arrêta en parvenant au faîte de la colline qui dominait le port de Montevideo pour s'accorder quelques heures de repos. Il alluma un feu de brindilles, ajouta quelques branches et fit cuire l'épi de maïs cueilli dans un champ et qu'il avait fiché sur une badine.
  À la nuit tombée, il longea la rive du Río de La Plata. Il s'approcha des immenses entrepôts frigorifiques que des camions ne cessaient de sillonner pour aller nourrir en viande des hauts-plateaux les cales des navires ancrés dans le port. Le gamin traversa le labyrinthe de containers multicolores déposés sur les quais, leva la tête sur la coque noire d'un cargo. Il ne savait pas déchiffrer les lettres peintes en blanc au-dessus de la ligne de flottaison, mais il avait appris à reconnaître les couleurs, sur le drapeau. Il sut que celui-là traverserait l'Atlantique en direction du pays de France. Lorsque la nuit fut au plus profond, il empoigna l'un des cordages qui maintenaient le navire au quai et se mit à grimper vers le bastingage.

Constantza, juin 1998

  Le pied nu d'Oltenita se posa sur le pare-chocs arrière du camion qui s'apprêtait à quitter les docks de Constantza. Ses mains s'agrippèrent au bord de la ridelle. Au prix d'un violent effort, la gamine projeta son corps dans la remorque. Elle escalada les sacs d'engrais, les cartons de bulbes, les poches en plastique bourrées de terreau, pour venir se blottir contre la paroi de la cabine. De là, elle pouvait regarder la route, le paysage, grâce à une fenêtre minuscule par laquelle, si on avait brisé la vitre, ne se serait même pas faufilé un chat. Deux hommes se relayaient au volant. Elle connaissait le plus vieux des deux qui avait accepté, l'année précédente, de l'emmener a Turnu-Màgurele, sur les bords du Danube, pour les obsèques de sa mère. Elle l'avait choisi pour ce grand voyage, car il n'avait rien exigé d'elle. Elle s'endormit alors que le camion traversait les plaines céréalières de Dobroudja. Les voix des douaniers serbes la réveillèrent. Elle se laissa tomber entre deux ballots, alors que le faisceau de la torche balayait l'antre. Oltenita faillit être découverte le lendemain soir, quand le camion fut parqué pour la nuit près de Trieste, avant le passage en Italie. Elle eut juste le temps de soulever la bâche, de s'éloigner et de faire semblant de jouer à la marelle, près de la station service. Personne ne prêta attention à la fillette qui sautillait en chantant. Un autre camionneur, à son insu, l'emporta vers le pays de France, dissimulée dans son chargement de dossiers suspendus qu'attendait un grossiste de Mitry-Mory.

Saint-Denis, juillet 1998

  L'autocar roulait au pas sur l'avenue du Président-Wilson. Des milliers de supporters tendaient les mains vers les vitres fumées derrière lesquelles l'entraîneur de l'équipe de France donnait les derniers conseils à ses joueurs. Une heure auparavant, le bus de luxe des Brésiliens avait emprunté le même itinéraire, en provoquant le même engouement. Oltenita et Carmelo ne partageaient pas leur enthousiasme. Ils marchaient main dans la main sur la berge du canal Saint-Denis et leur cœur battait fort, à l'unisson. Des mois passés dans le quartier de la gare de Bucarest, Oltenita avait gardé la main leste. Elle tira en douceur les billets qu'un imprudent avait laissés dépasser de sa poche. Ils franchirent les herses d'entrée sans encombre, et vinrent s'installer au plus près de la pelouse. Une grille de deux mètres de haut les séparait du terrain où allait se disputer la finale. Ils se décidèrent à l'escalader quand la chorale de la Garde républicaine entonna les dernières mesures de l'hymne brésilien. Leurs pieds nus foulèrent la pelouse immaculée alors que l'arbitre dispensait les ultimes consignes aux deux capitaines. Oltenita vint se planter devant Zidane, Carmelo devant Ronaldo. Les deux joueurs sourirent aux enfants, pensant que leur présence faisait partie du protocole. La même phrase fut balbutiée dans un brésilien approximatif par Carmelo, puis dans un français un peu fautif par Oltenita.
  — Je travaille toute l'année pour presque rien à fabriquer les chaussures que tu portes aux pieds, et moi je n'en ai jamais porté...
  Les deux avant-centre rassemblèrent leurs équipiers. Ils discutèrent en formant deux mêlées, jaune d'un côté, bleue de l'autre. Dans un même mouvement, les vingt-deux footballeurs s'assirent sur la pelouse de Saint-Denis pour ôter leurs Naïke, leurs Adadis avant de disputer la première finale de Coupe du Monde pieds nus de l'histoire.
 

sujet CAP juin 1998 : http://www.crdp.ac-creteil.fr/examens/04/500/2332200/EG1/cap%20fr%20sec-tert.pdf
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une caricature qui va avec : wassermann